Jeudi 6 octobre 2005
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Il faisait beau ce matin là. Pas de brouillard, pas de brouillard du tout. Les universités encore endormies et le café mauvais d’un bar minable aux allures jeunes pleines de briques rouges. L’attente languissante d’un cours auquel elle n’irait sûrement pas, la séduction d’une journée à peine naissante que rien n’avait encore sali.
Le frisson d’envie d’aventures, qu’elle laissait aller et venir au gré des expirations presque entendues que lui procuraient les fantasmes de cette journée neuve.
Elle n’était pas attirante, mais attirée. Un sourire presque collé à ses lèvres, elle appréciait cet instant sur lequel le temps ne semblait pas avoir de prise, ce moment absurde dans une vie monotone, cette chance aussi d’avoir su le saisir.
Elle était belle parce qu’elle avait envie de beauté ce matin-là. Envie de vivre sans doute, de laisser tanguer la barque de son esprit si prompt à la dérive. Point de rapides en vue et elle dessinait déjà une douce rivière, si douce…
Il était là depuis peu quand il croisa son regard. Loin d’un rêve et pourtant un si joli songe auquel elle donna réalité par un sourire. Frisson de la rencontre, sang neuf dans un quotidien en manque cruel de transfusion, elle chercha son regard encore. Qu’il lui rendit de nombreuses fois, à peine effacé par un sourire timide qui donnait vie à son visage… Songe d’un matin d’hiver.
Puis il partit. Un peu triste, elle regarda sa montre, l’instant avait fui puis vite encore que le temps qui passait et la ramenait à la réalité un peu morne d’un cours qui approchait, plein d’ennui déjà. Qu’importe après tout…
Mais il revint. Elle savait que sous son indifférence apparente il revenait pour elle. Il se rassit à la même table, feuilleta un magazine. Elle ne savait plus trop, embrumée par les réminiscences du rêve qui s’évaporait doucement. Il ne la regardait plus. L’heure tournait, elle se dirigea vers les toilettes à la recherche d’un miroir qui lui prouverait son existence, remaquilla ses yeux un peu trop fardés.
Quand elle revint, il n’était plus là. Eveil donc. Tant pis… Elle ramassa les cours éparpillés en vain, chercha à faire l’appoint dans un enchaînement gestuel emprunt d’un déjà vu agaçant.
Et elle le vit. Le mot. Un petit bout de papier ridicule consciencieusement plié.
« Mieux à faire que de travailler par une si belle matinée… Je t’attends dehors »
Eclat du rêve reparu subitement, et tous ses possibles nouveaux, soudain… Elle sortit, son sourire en avant, le chercha des yeux. Il était là, au volant d’une voiture. Elle monta, et ils partirent vite.
Elle proposa un autre café ailleurs, pour parler et se connaître, mais il ne souriait plus tellement, et allait trop vite. Trop vite.
Arrête toi.
Crématorium.
Frein à main.
« Je sais pas toi, mais moi j’ai mieux à faire que de parler là »
Une nouvelle fois le temps se suspend lors d’une seconde décisive. Se soumettre ou pas. Laisser ses mains aller là où elle ne veut pas, ou non. Le temps ne se suspend jamais longtemps, et il revint au son du cri hystérique qu’elle lui envoya au visage. Interdit, il se figea. Transfert d’arrêt de temps. Lui aussi devait choisir. La suite n’était pas encore écrite et la vie attendait perfidement leur décision mutuelle pour agir. Il eut peur sans doute, et obéit aux ordres non négociables qu’elle lui hurlait. Il redémarra, et au premier feu aux abords de la ville qu’ils avaient si dangereusement quitté, elle descendit.
Au milieu d’un carrefour qui ne lui rappelait rien, elle tremblait, choquée, perdue au milieu du rêve brisé. Elle n’avait pas compris mais quoi ? Perdue, perdue. Repères, besoin de repères, vite, mais non, c’est l’espace qui se joue d’elle à présent. La terre se dérobe sous ses pieds, non, il ne faut pas tomber mais quelle est cette rue où suis-je avancer il faut avancer là bas fuir retrouver le quotidien vite.
Elle reconnaît enfin ce boulevard, celui de sa faculté. Comment a-t-elle pu s’y perdre ? Pas de réponse à cette question qu’elle ne se pose pas encore, elle avance, cours, appelle son meilleur ami. Des repères vite. « Je t’attends ». Elle arrive enfin. Il est là, ne comprend pas mais la serre quand elle se jette dans ses bras. Odeur familière.
Elle s’apaise.
Il faut monter maintenant, le cours a commencé.
La vie reprend le sien.
Il y a du brouillard partout.
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